Autour de la table, personne ne doute. Elle sait arbitrer, elle sait emmener. Mais le dossier est « atypique ». La grille dit non. Et très souvent, c'est la grille qui gagne.
Publié le 2026-03-09 par Nathalie Lamborghini Dumas.
Elle sait arbitrer. Elle sait emmener. Elle a tenu des périmètres que d'autres n'auraient même pas voulu. Mais le dossier est "atypique" : trajectoire non linéaire, trous dans le CV, virages difficiles à coder dans une grille.
La grille dit non. Tout le monde autour de la table le pense : elle peut le faire. Et très souvent, c'est la grille qui gagne. Même quand ceux qui décident auraient voulu décider autrement.
Ce décalage m'intrigue depuis longtemps. J'ai passé vingt ans dans de grands groupes avant de devenir entrepreneure. Vingt ans où tout était histoire de cases, de KPIs, de grilles de promotion. Et quand on ne rentre pas dans les cases, il faut lutter trois fois plus pour monter.
Parce que ces trajectoires que nos modèles peinent à lire (celles qui ont traversé des ruptures, négocié des contraintes très concrètes de vie, composé avec l'imprévu) sont aussi des trajectoires qui ont développé quelque chose de précis : la capacité à décider avec du réel, pas seulement avec des données.
Des travaux du MIT et de McKinsey sur la décision en contexte incertain montrent que ce qu'on appelle "intuition" n'est pas un flair vague. C'est une forme d'intelligence construite par l'expérience, qui apprend à lire les signaux faibles, à croiser les contraintes, à anticiper les effets de bord. Plus le terrain a été exigeant, plus cette intelligence se muscle.
Or nous entrons dans une période où les grilles vont devenir plus puissantes : scoring de potentiel piloté par l'IA, modèles prédictifs de performance, recommandations de promotion automatisées. Tant mieux. Nous en avons besoin pour objectiver et optimiser (même si ces outils portent eux-mêmes des biais : ceux des données sur lesquelles ils ont été entraînés).
Mais un algorithme recommande. Il ne signe pas. Il ne porte pas. Il n'assume pas. Il n'est pas là quand il faut regarder quelqu'un dans les yeux et dire : c'est moi qui ai décidé.
Quand des parcours riches en complexité vécue n'accèdent pas aux lieux où se prennent les décisions importantes, nous ne perdons pas "l'intuition des femmes". Nous perdons de la diversité de jugement. Les parcours linéaires ont leur force. Mais quand ils sont les seuls représentés, c'est de l'intelligence intuitive en moins. Celle de tout le monde. Celle qui manque quand on décide uniquement sur dossier pour des vies qui ne rentrent pas dans les cases.
Hier, c'était le 8 mars. Beaucoup de chiffres, beaucoup de constats. Tous justes. Mais ce matin, une question me reste :
À l'ère de l'IA, quelle place laissons-nous à l'intelligence intuitive ?